Le 1er juillet 1979, à cet endroit exact, dans le hall de cet immeuble, j’ai fait la connaissance de Ciche. Ciche, si vous avez lu 3 kifs par jour, vous vous souvenez peut-être que c’est ma moitié. Ma cops, mon amie pour la vie. Les amitiés adultes se développent à partir de l’âge de 15 ans. Avant, on se conforme sans discernement. Mais la puberté bien lancée, ça y est, on se choisit avec sa sensibilité.

Les vacances

Invitées à passer des vacances chez la même amie, j’étais venue la retrouver pour qu’on nous accompagne à la gare, ensemble. Je me méfiais totalement d’elle, différente bande et univers. Si on nous invitait toutes les deux, nous étions forcément rivales, à 3 il est difficile de s’allier de façon équitable. Nous nous sommes toisées, juste là.

Pas de TGV en ce temps là.

Rejoindre la Bretagne prenait un gros morceau de journée. A l’arrivée, la magie avait opérée. Nous n’allions plus jamais nous quitter.

La maman de Ciche a emménagé dans cet immeuble le jour de son mariage, dans les années 50 et elle y vit encore. Enfin oui, jusqu’à demain. Car le 124, comme nous l’avons toujours appelé, sera vendu mardi.

Le bal des revenants

Alors, vendredi soir, ses enfants y ont organisé un bal des revenants. S’y sont retrouvés, tous ceux de leurs amis qui ont vécu un morceau de quelque chose, dans cet appartement. Dans ces pièces vidées, nous nous sommes reconnus. 33 ans d’histoire ensemble ou perdus de vue. T’as combien d’enfants, tu étais sotie avec lui, toi aussi ? Nous avons compté nos morts, car forcément, il y en a, dans la vie. Pris des nouvelles, dansé et ri. Des inconnus qui se connaissent.

Intéressant de voir que chacun reste ce qu’il est : drôle, charmeur, revêche, snob, ou moqueur. Beaucoup venus sans conjoints pour revivre sans tout expliquer.

 

Et puis j’ai réalisé

Puis soudain, en partant, éméchée au pied de l’escalier. Je me suis arrêtée. Saisie par la réalité. C’est la toute dernière fois que je traverserai ce couloir-là. Et j’ai réalisé. Que le 124 m’a permis de me construire, en dehors de chez moi. Ca avait été mon refuge et ma destination pour grandir, transgresser, aimer, découvrir et goûter mille choses. C’était mon pays et ma liberté. J’y étais accueillie, attendue et entendue.

Les chaises en formica rouge de la cuisine emporteront, dans leur camion, nos secrets, nos larmes, nos engueulades, nos fêtes, nos amours, nos peurs, nos avancées et nos débuts en tout. Devant cette porte, au milieu de la nuit, j’ai eu 15, 16, 17, 18, 19 et 20 ans en un éclair de temps. Je me suis souvenue de toute la vie concentrée dans ces murs. Des nuits qui duraient des décennies et de fous rires étouffées pour ne pas risquer de réveiller.la porte du 124

Alors,  j’ai pris cette photo et mon émotion et suis sortie dans le froid, par cette porte, pour la dernière fois.

 

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10 commentaires sur “Le 124”

  • Maman Claudine dit :

    Très émue, Flo, par ce merveilleux texte sur le 124.
    Je suis heureuse que les amis de mes enfants en aient de bons souvenirs.
    C’ est un “super kif” que vous m’offrez aujourd’hui alors que je déménage pour la première fois !
    En effet j’ai quitté mes parents pour vivre au 124 avec le premier amour de ma vie, il y a 55 ans.
    Un grand merci pour ce beau cadeau.
    Je vous embrasse affectueusement
    Maman Claudine

  • Arri Fabienne dit :

    Merci Florence,
    je fais partie des absentes ce soir là….j’avais hélas d’autres obligations ….et je suis sur que j’aurai terminé bien éméchée aussi !!!!le 124, bcp de rigolades et de complicité avec votre Chiche !

    Effectivement je me souviens très bien de vous, je vous avais rencontré à une soirée au 124….il y a 30 ans et vous étiez avec un jeune homme tous les deux près d’une fenêtre en grande discussion, vous étiez sur la gauche de la fenêtre et votre ami. sur la droite, Nous avons échangés quelques idées…et quelques verres….il me semble même que nous avons parlé de littérature….
    il y a des lieux qui sont pleins d’amitiés et d’affection et ce sont ceux là qui participent à notre construction !!
    merci de votre texte et c’est vrai parfois nous fermons des portes pour la dernière fois, mais chaque jour nous en ouvrons d’autres toutes aussi riches, pleines de surprises, d’espoir, de doutes….et d’aventures….

    Bonne journée
    Cordialement
    Fabienne

  • DARC dit :

    Et oui, belle soirée au 124 !! Nous ne connaissons pas… nous sommes croisées ce soir là. Votre résumé est parfait !
    Alors ? Je me permets de vous embrasser pour avoir mis des mots sur ce que nous avons tous ressenti

  • Angélique dit :

    C’est vraiment émouvant, et j’adore votre façon de penser, de relativiser. De plus, il m’est arrivé d’avoir ce même genre de pensées, ou de me projeter des années plus tard devant la maison de campagne de mes grands-parents où j’ai passée pratiquement toutes mes vacances scolaires et beaucoup de week-ends, quand ce jour arrivera je sais que je ne pourrai pas me contenir…

    Merci de nous faire partager ça et de voir qu’il existe des gens si profonds.

  • Carole dit :

    Merci pour ce retour au pays de l’ado que vous étiez et que vous avez rejoint… C’était une gourmandise de vous lire ce matin.Très belles les photos qui donnent envie de visiter… partager avec vous.

    Bonne journée Florence !

    Je vous embrasse !

  • Lauret Danièle dit :

    Et peut-être qu’à notre tour nous avons crée des lieux que nos enfants et leurs amis n’oublieront jamais parce que nous ouvrons notre porte. Lorsqu’ils s’éloignent ,les murs résonnent de leurs rires. On ne sèche pas toujours nos larmes,on se souvient alors ainsi….. tout simplement: on DEVIENT.

  • Marcus dit :

    Ne serait ce que passer devant le 124 c’était déjà se laisser envelopper d’une brume étrange faite de rires, d’images et de sensations qui se diluaient au fur et à mesure que l’on s’en éloignait mais laissant à chaque fois un sourire idiot et béat durant le reste du chemin.
    Je tapote le code de mes doigts fébriles, ce soir les polissons de mon enfance ont décidé de faire une dernière danse avant de laisser ce navire de songes voguer vers d’autres aventures.
    Le coeur bat fort, peste sur ma tenue un tantinet décalée que je tente d’ajuster à la hâte au gré des miroirs du hall et pousse la porte d’entrée. Le nuage a disparu, tout est là, palpable à nouveau et les sourires bien réels.
    Ils y sont tous ou presque, des bonnes bouilles hilares toutes aussi héberluées de se recroiser que de respirer l’atmosphère magique, intacte, au grand dam des années.
    Tout est joliment arrangé, ça y est, la récidive pointe son nez, la soirée vient d’appareiller, amarres larguées.
    Le beau 124 va caboter vers d’autres flots mais laissera ce nuage mélancolique et léger dans son sillon, nous faisant un clin d’oeil malicieux à chaque passage dans ses parages.
    Merci mon trio adoré, le temps passe sur vous comme l’eau sur le roc.

  • Lauret dit :

    On laisse ainsi un peu de nous mêmes dans des lieux,chez des êtres aimes.

  • M dit :

    les larmes aux yeux. Merci pour ce partage, Florence:)

  • vermillard corinne dit :

    Magnifique votre témoignage.

    Vous nous invitez aussi à un bien bel exercice ….
    C’est où mon endroit le plus fort, témoin de ces instants et de ces rencontres qui ont forgé mes convictions, semer les graines de mes rêves ?

    MERCI.

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