Journal de jeûne 2015

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Dîner de Kifs sorti et 3kifsacademie.com ouverte, je savais qu’il était temps d’aller redémarrer mon propre disque dur.

Direction le lac de Constance pour me ressourcer.

Sauf que cette année, ça n’est pas que du repos.

 

Jour 0 : 19 septembre

 

Bon voilà, contre l’avis général, j’ai décidé de jeûner pendant mon séjour à Buchinger. On me l’a déconseillé, car l’an dernier, dopée à la Sérotonine que le jeûne provoque dans le cerveau, j’ai proposé de revenir cette année animer des ateliers de bonheur pour les curistes. Et en deux langues simultanées, ben tiens. Offre immédiatement acceptée et organisée. Je suis donc revenue pour ça.
Mais animer à jeun, pas évident, me prédit-on. La queue basse, je me suis donc rendue à la salle à manger façon pension de famille à rond de serviette. Une diète parfaitement détoxifiante y est servie. Tout est bon et la facilité tendrait à accepter.

Mais mon corps a grondé :
« Tu veux me priver de l’incroyable sensation de vide que nous venons chercher ici ? »
Mon cerveau a renchérit :
– Et mes idées, je vais les trouver où ? Dans une endive à l’air ? »
Mon sommeil a riposté :
– Laisse-toi faire, ne les écoute pas, pas envie d’être saboté ».
C’est vrai que le ventre vide, les rêves grondent et les nuits sont courtes.
SILENCE !

Cet endroit m’est trop précieux pour gâcher l’expérience. Car précisément, lorsque la digestion s’arrête, les débats intérieurs aussi. Les contradictions s’accordent, les préoccupations se lissent, l’inquiétude… Quelle inquiétude, déjà ? En fait, de tout cela j’ai trop envie et comme une petite fille qui piétine, je vais n’en faire qu’à ma tête.

Ils ont souri quand je leur ai dit. « On va vous aider » fut leur réponse. Aider quelqu’un à ne pas manger ne consiste pas à le brimer, mais au contraire, à l’entourer. C’est donc parti. Une journée de « descente » aujourd’hui, à base d’épinards à l’eau et de patate à rien. Lundi je serai en crise : mon corps passera en mode autonomie, et ça ne donne pas du tout la pêche au moment où ça se produit. Et bien c’est ce jour-là que j’enchaînerai des conférences en toutes mes langues.
In the gueule du loup, comme une grande.
Combien de fois ai-je répété que ce qui compte n’est pas ce qui nous arrive, mais ce que nous en faisons. Et bien là, je vais me faire une joie de m’observer me démerder.

Bon appétit.

 

 

J – 1 / 20 septembre

 

Le rituel du premier jour de jeûne est immuable. On pense qu’il est difficile d’arrêter de manger mais en fait ça ne l’est pas. A une condition. Avoir l’intestin propre. Car c’est de digérer le repas précédent qui nous donne faim. Il faut donc le vider et on va nous y aider. Avez-vous lu « Le charme discret de l’intestin » ? Ce livre a eu un tel succès que nous sommes juste de plus en plus nombreux à considérer l’intestin non pas comme un truc dégueu, mais comme une simple partie de nous qui mérite d’être entretenue. Le jeûne est probablement la meilleure révision que l’on puisse en faire. Comme il nous veut du bien, relevé de ses fonctions pendant quelques jours, il va se consacrer à produire plus de sérotonine pour nous remercier. Franchement, c’est bien fait.

A part ça, première randonnée hier dans une forêt d’arbres géants et sublimes. Les discussions tournent autour des hommes à baisse de libido et des femmes enchantées par leur nouvelle légèreté. Tout le monde s’accorde pour dire qu’on ne mangerait volontiers plus jamais. Sérotonine, quand tu nous fais dire n’importe quoi. Depuis ce matin, je n’ai donc rien mâché. Bu de l’eau, des tisanes et un jus de pomme. Tout à l’heure nous aurons droit au bol d’eau de légumes. C’est le festin du soir. Me suis tout de même écroulée pendant deux heures et raté le départ de la promenade. Je rassemble mes forces. Les dimanches sont fait pour ça et mon corps va s’ajuster, se dépenser et se reposer, tout en même temps.

Sinon on nous annonce un potentiel déminage de bombes de la dernière guerre mondiale enfouies sous le futur jardin horticole de la ville. « Tous les bâtiments situés dans le périmètre de sécurité devront alors être évacués. Si la bombe dépasse 500KG, on passera la journée dans la salle de spectacle municipale ». 500 kg, quand même. La folie des hommes ne s’efface donc pas avec la paix.

Pour célébrer la fraternité, je vous offre le petit mot trouvé sur ma table de nuit hier soir. Politesse intestinale inégalée, ou comment rester cordialement connectée à son humanité.

Überlingen jour 1

 

J-2 : 21 septembre

 

C’est réputé la journée la pire. Une crise d’acidose à l’appui. C’est le moment où le corps passe en autopilote. Et bien pour l’instant, tintin ribouldingue, je n’ai encore rien senti. Très mauvaise nuit quand-même, réveil à 3h et puis plus rien. Donc ça y est, l’obscurité ne me tente plus du tout. Je me suis rattrapée en 2 petites siestes, deux cours de gym et une ballade de 2h.

Ce soir je sortais ma tunique à pois et mes chaussures dorées pour enchaîner les deux conférences de présentation du programme de bonheur. Une jeune femme est venue de Munich exprès pour. Recommandée par un de ses copains. Merci Monsieur Copain. Et bien parler le ventre vide est finalement une possibilité. C’est étrange mais je commence à sentir cette énergie du vide et l’idée d’animer un atelier court par jour m’amuse plus que je ne l’imaginais. On ira vite, mais je préssens qu’on ira loin.

bob-ÜberlingenMa copine de marche aujourd’hui est Libanaise. Que j’aime entendre les récits de vie au loin. C’est un voyage sans se déplacer. Chaque année mon allemand progresse un peu plus. Je ne le parle qu’ici et j’en éprouve une joyeuse fierté. Du lycée je n’ai pas tout oublié et j’ai la sensation d’avoir de nouveau 16 ans quand il se rallume.

Après Shanghai mon petit Bob m’accompagne ici. Il n’a fait que flotter dans la piscine. Tant qu’il flotte, il peut continuer à jeûner.

Il a fait ici un temps d’été. Lumineux et chaud. La nature est glorieuse. Ma‪ #‎ReconnaissanceDeLaBeauté est gravement gratifiée.
Demain et après-demain ça se gâte. Mais comme moins on mange, plus le cœur est ouvert, ça ne devrait pas nous embarrasser.

 

J-3 : 22 septembre

 

Mon ventre a repris sa place dans mon pantalon, et c’est ça qui est doux. Mes dents sont au chômage. J’ai étrangement bien dormi. Bon, comme on boit de l’eau toute la journée, les interruptions nocturnes sont inévitables, mais ça ne s’est pas trop mal goupillé.

Ce matin, c’est le phare d’Ouessant, ça tourne ! Mes yeux ne sont pas en face de leurs trous et je perds tout : ma clé, ma tête et mon dentifrice. Ma crise doit être pour aujourd’hui. Ça ne peut pas tomber mieux, cet après-midi on parle de super pouvoirs. J’aurai probablement celui de m’évanouir en séance.

Farcie à la sérotonine j’ai dansé dans ma chambre sur « Bitch better have my money » et me suis embarquée dans une conversation à bâton rompu sur le tollé provoqué par l’arrivée des ceintures de sécurité en 73… mais en allemand. J’ai appris 2 mots Übershuss : rien à voir avec les taxis à ski, ça veut dire surplus, et Sicherheitsgurt : ceinture de sécurité. Congé parental, aussi, mais j’ai oublié le mot.

L’atelier était bondé et particulier à manier. 1/3 des participants ne parlent pas du tout le Français alors que les deux autres tiers ne parlent que Français. Résultat, chaque phrase prononcée est immédiatement traduite. Par moi-même, je fais le discours & l’interprète. Gymnastique totale. D’autant que lorsque les uns ont leurs instructions, ils se lancent sans attendre les autres. Un peu le Dawa. Mais extrêmement sympathique. Car tout le monde connaît plusieurs quelqu’uns, mieux qu’avant, en sortant. Et quand on se côtoie au quotidien, ça fait tout de suite plus chaud.

Voilà pour aujourd’hui. Je me réjouis de tout en fait. Pas vraiment de crise de quoi que ce soit. Juste des pieds pris tout le temps : le jus d’ananas frais, la rando silencieuse, l’église croisée en route, qu’il n’aie finalement pas plu, la rencontre avec une artiste qui ressent l’énergie des aliments pour choisir de les manger, retrouver quelques bonnes têtes de l’an dernier et n’avoir toujours pas envie de dormir après tout ça.

jour 3  jeune

Et oui, dans ma tête, c’est franchement la fête.

 

J-4 : 23 septembre

 

 

Raplapla. Du coup, y’a moins à raconter. Ma tête va follement bien mais mon corps ne veut rien savoir. Matinée horizontale. Randonnée sous la pluie pour me donner un petit coup de fouet avant l’atelier « Muscler sa gratitude. »

Si quand-même. Nous étions installés, pour l’atelier, dans le pavillon des démonstrations culinaires. Ça sentait BON. Alors on s’est tous un peu mis à lécher l’air. Et on a fait un tour de kif. Comme un dîner de kifs, en fait, mais à l’air. Nouvelle expérience.

journal de jeune jour 4

Atelier super. Que les gens sont contents de ce qu’ils vivent ici. Le ventre vide laisse sa place au bonheur, bien plus qu’aux préoccupations. Il y en a qui font durer le plaisir pendant 45 jours. Dont 40 sans manger.

Euphorie de l’anorexie ?! Nous n’en sommes pas là. Personne ici ne mange trop peu dans la vie extérieure. On ne nous aurait pas laissé jeûner. Il n’y a que des gloutons, bons vivants, gourmands, curieux et gens stressés. Une belle brochette d’humains du monde entier réunis par une même envie, celle de s’alléger.

 

J-5 : 24 septembre

 

Disons que la nuit à jeun, c’est beaucoup moins mon truc, Sommeil léger, agité et incertain. On a moins besoin de dormir, mais tout de même, les nuits terminées à 3h, ça fait short. Ma journée s’en est trouvée affectée. Mais aujourd’hui c’était relâche et je n’ai écouté que mon corps. Matinée réparatrice et molle. Une envie de travailler m’a prise vers l’heure du non déjeuner. J’ai écrit.

Puis sieste profonde emmaillotée, une bouillote sur le flanc : « liver pack », ils appellent ça. C’est pour aider le foie à se drainer. Quand l’intestin dort, il est over sollicité. On s’endort net.

Pas de randonnée pour moi, suis allée marcher en ville. Les Pretzels bondissaient des vitrines pour me narguer et je ne vous parle pas des saucisses terriblement majoritaires dans la région. Bon bon, c’est la dernière journée sans aliment. Le monde de la digestion est pour très bientôt. Alors je profite du vide que j’aurai un peu de regret à quitter. Le soir, nous avons échangé nos adresses des meilleures épiceries d’Europe. De Milan à Bruxelles en passant par Paris. Salivions comme des fous. Ça arrive très souvent ici. Partage de recettes etc… :  cet endroit est un repère d’épicuriens.

Überlingen, paradis des curistes en tous genre est jumelée avec Chantilly. Ils ne devaient pas être très au courant. Ni les uns, ni les autres.

Uberlinger-Chantilly

 

 

J-6 : 25 septembre

 

Back to food.

On dépose dans ma chambre un bol de compote et une pomme. A manger dans cet ordre-là. Je renvoie une coupette de fromage blanc. Faut pas pousser.

De ce retour à la nourriture, je ne prends rien à la légère. Je passe par le centre médical où on m’enfonce un bâtonnet de 13 cm dans chaque narine, à l’horizontale. Détendez-vous… Aller chatouiller le cerveau à l’eucalyptus est l’objectif. Les allemands adorent. Système immunitaire redémarré.

C’est ça. Aujourd’hui est le jour du tout neuf. Je repars à zéro. Je me peins les ongles aux couleurs de Dîner de Kifs et me gonfle les cheveux vers le ciel. Ma façon d’en faire une occasion. Je regarde la pomme et me sent reliée à Adam et Eve. Évidement qu’on va croquer la pomme. Mais pas tout de suite. Préliminaires essentiels. Je me glisse dans un T-shirt frais sous un poncho très doux. Le soleil pointe son nez. C’est le signe qu’il me fallait. Comme un baiser de sa part qui me dit que ça va bien se passer.

Comprenez bien, déjeuner est plus difficile que jeûner. Se lancer dans un tel périple suppose de l’organisation, des appréhensions, une expatriation, le soutien de ceux restés à la maison. C’est une vraie production justifiée par son caractère exceptionnel. Pendant plusieurs jours on est à part, autrement, on se sent différent de qui on est le reste du temps. C’est excitant. Mais une cuillère de compote, une seule, suffit à nous réaligner. Nous banaliser et inévitablement nous faire rentrer. Tout va se redéclencher, la faim, les doutes, les miettes coincées dans les dents, bref, la vie.

Diable que j’ai le nez dégagé. Je respire jusqu’à dans mes pieds. C’est vrai que c’est bien, leur truc.

Allez, je monte le son, et m’en vais réveiller en moi le tourbillon d’un vent de compote.

 

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