9 secondes d’attention

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J’ai rencontré Bruno Patino, directeur éditorial d’Arte, prof à  Science Po et avant tout spécialiste du numérique.

Bruno avait été frappé par la réaction de sa fille et ses camarades étudiants lorsque l’un de leurs professeurs leur avait proposé, pour tenter une expérience, de supprimer leur compte Facebook pendant deux mois. Beaucoup avaient refusé de le faire puisque cela leur paraissait aussi incongru que de sauter par la fenêtre. Et comme il lui arrivait aussi, à lui-même, de se lever la nuit pour vérifier s’il avait reçu des messages sur son téléphone, il s’est penché de plus près sur la mécanique implacable de l’addiction au numérique.

J’aime la clarté avec laquelle il l’exprime.

Il n’y a pas de condamnation, car nous sommes tous dans le même bain, mais une conscience à avoir que nous nous trouvons face à des dealers d’information prêts à tout pour faire de nous des clients perpétuels. Car tout le temps que nous passons sur nos écrans prend la place d’autre chose, même si nous sommes déjà occupés : famille, couple, travail, créations, échanges, projets. Nous swipons nos écrans en regardant des films, en nous déplaçant, à table, en réunion. Hier encore, des personnes sont venues assister à l’une de mes conférences dans une grande entreprise, avaient leur ordinateur sur les genoux, ouvert, au cas où…..

Notre rapport au numérique n’est plus normal. Partie de l’invention d’outils puissants (Google) et connectants (FB, applis de rencontres, etc), la démarche était révolutionnaire.  Mais personne n’avait anticipé, ni vu venir, la connexion permanente qui en a immédiatement découlé.

Voici le résumé du livre de Bruno Patino sur ce sujet : La civilisation du poisson rouge

  » Le poisson rouge tourne dans son bocal. Il semble redécouvrir le monde à chaque tour. Les ingénieurs de Google ont réussi à calculer la durée maximale de son attention  : 8 secondes. Ces mêmes ingénieurs ont évalué la durée d’attention de la génération des millenials, celle qui a grandi avec les écrans connectés : 9 secondes. Nous sommes devenus des poissons rouges, enfermés dans le bocal de nos écrans, soumis au manège de nos alertes et de nos messages instantanés.

Une étude du Journal of Social and Clinical Psychology évalue à 30 minutes le temps maximum d’exposition aux réseaux sociaux et aux écrans d’Internet au-delà duquel apparaît une menace pour la santé mentale. D’après cette étude, mon cas est désespéré, tant ma pratique quotidienne est celle d’une dépendance aux signaux qui encombrent l’écran de mon téléphone. Nous sommes tous sur le chemin de l’addiction  : enfants, jeunes, adultes…

…Cette économie de l’attention détruit, peu à peu, nos repères

Notre rapport aux médias, à l’espace public, au savoir, à la vérité, à l’information, rien n’échappe à l’économie de l’attention qui préfère les réflexes à la réflexion et les passions à la raison. Les lumières philosophiques s’éteignent au profit des signaux numériques. Le marché de l’attention, c’est la société de la fatigue.

Les regrets, toutefois, ne servent à rien. Le temps du combat est arrivé, non pas pour rejeter la civilisation numérique, mais pour en transformer la nature économique et en faire un projet qui abandonne le cauchemar transhumaniste pour retrouver l’idéal humain…  « 

S’en suit une réflexion qui éveille.

Car nous ne pouvons plus nous tourner seulement vers les millenials en les pointant du doigt. Si je fais, par exemple le compte des mails que je reçois chaque jour, combien me sont réellement destinés à moi, Florence, en provenance de gens qui souhaitent que nous ayons une conversation directe ? Quelques uns seulement. Et combien de fois aurais-je manipulé mon téléphone pour en faire le constat ? Dix fois plus.

 

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Un commentaire sur “9 secondes d’attention”

  • NBagadey dit :

    Des auteurs de SF comme Heinlein avaient, dès les années 1930-1940, prédit que nous deviendrions accro et sur-connectés.

    Le yoga, la méditation… et le mode avions sont nos alliés ! 😉

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