©Illustration Jean Goussebaire pour CLES.

Le luxe du vide

Chronique CLES
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Ça me prend deux fois par an. Dans chacune de mes maisons, celle d’hiver et celle d’été, je m’inscris au vide-grenier. A Paris, c’est celui de mon quartier et l’autre est celui du village. Cette opération se déroule en trois étapes.

La première, c’est la réservation.

L’emplacement est confirmé, je me suis engagée et le compte à rebours peut commencer. Je place une boîte dans un coin du logis et, à partir de cet instant, mon œil ne se délecte plus de ses choix passés, mais les élimine.

Tout ce qui est en trop, hop ! est remisé par-devers la boîte. La veille du jour dit, je descends à la cave moissonner ce qui, là aussi, ne peut plus durer.

Deuxième étape : je charge mon char.

C’est comique de constater que, chaque année, il y en a autant qu’au vide-grenier précédent. On se lève tôt, surexcités, collectivement mobilisés pour enfin pouvoir, de tout, se débarrasser. L’installation est toujours dure. Les matinaux fouillent dans les sacs, semant le chaos alors que vous aviez un plan bien organisé.

Mais dès la première heure, la beauté du vide qui se crée commence à opérer. Et ce que je préfère, après l’effort du transport, c’est l’inégalable sensation d’être une bouée sur laquelle on vient de marcher.

Troisième étape : à partir de là, ça se dégonfle.

Les objets partent. Faisant la joie de ceux qui les ont trouvés. A ma taille, la trousse à pièces. A chaque fois qu’elle teinte, ma vie s’est allégée. Du matin jusqu’au soir, la bouée continue de perdre du volume à petits coups de filets d’air. Plus ça rentre, plus ça sort ou, à l’inverse, plus ça sort, plus ça rentre.

Mes objets n’ont aucun charme particulier, nulle once de luxe. Mais en sortant de ma vie, ils me procurent une sensation unique. Pour s’alléger, il faut en général soit arrêter de manger, soit arrêter de penser. Pas ce jour-là. La place qui se crée est palpable et le flux continu. Ça prend toujours la même direction. Ça ne rentrera pas à la maison. On réarrange la marchandise pour combler les trous, améliorer l’ambiance et ne pas donner l’air qu’il ne reste que le pire.

Une joie communicative

Il y a une joie particulière, une connivence entre vendeurs, ça marche, ça va, c’est bon. On rit ensemble de ce qui est encore parti cette fois-ci. On ne se moque de personne d’autre que de nos accumulations inconsidérées par le passé. On se retrouve aussi. Voisins de vide et de légèreté. Qu’il est bon symboliquement et réellement, ce jour-là, de nous délester de tout ce qui nous encombre.

Le soir, on compte les gains car tout cela, tout ce vide et tout ce bon, ont rapporté des sous. Se faire du bien nous enrichit. C’est ce que dit la vie en regroupant là-bas les gens du quartier. Nous ne sommes pas là que pour changer nos intérieurs, mais aussi pour échanger sans enjeu. Nous rentrons délestés du périmé et chargés de nouvelles amitiés. Et plus luxueux que ça, moi, je ne connais pas.

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