Le Monde : la pensée positive, une entreprise très lucrative

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Dans cette époque prétendument morose, le bonheur est un marché porteur. Le concept séduit surtout les entreprises et leurs cadres, censés convertir le bien-être en performance.

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« Je ne sais pas très bien qui sont ces personnes », glisse Thierry Saussez, en traversant les salons du restaurant Petrossian, où une vingtaine de quadragénaires sirotent du champagne et dégustent du caviar venu de l’Amour, le grand fleuve de l’Extrême-Orient. « J’aurais dû mettre une cravate, non ? Et un badge ? », ajoute-t-il par coquetterie, pas peu fier d’être le seul à ne pas avoir eu à épingler un petit rectangle en plastique blanc et orange à sa veste bleu marine.

Dans quelques minutes, l’ancien publicitaire doit donner une conférence sur l’optimisme. Son nouveau dada. Après une vie consacrée à la communication et un bref passage à la tête du Service d’information du gouvernement (SIG), ce proche de Nicolas Sarkozy, au bronzage à faire pâlir son ami Jacques Séguéla, s’est reconverti en professeur d’optimisme. A la tête du Printemps de l’optimisme, un événement dont la quatrième édition doit se tenir à Paris en mars 2017, il multiplie les livres et les conférences consacrés à ce sujet. Il a glosé optimisme et bonheur devant mille coiffeurs du réseau Franck Provost réunis à la Maison de la chimie (« ils ont adoré »), devant les cadres de Garnier et ceux de la Banque populaire Côte d’Azur, lors d’une soirée réservée aux adhérents du groupement des entreprises de génie climatique et de couverture-plomberie, à la cité du Luth, à Gennevilliers, dans les Hauts-de-Seine (« un moment passionnant, que j’ai animé gracieusement »)… Sur scène une fois par semaine à Paris et une fois par mois en province, il assure refuser beaucoup d’invitations.

Un discours rôdé

Ce mardi 12 décembre, il répond à celle de Gérard Dahan, un « vieil ami » qui organise, par le biais de son entreprise d’événementiel, une soirée pour Planview, un éditeur de gestion de portefeuilles. Pour Gérard Dahan, il s’agit de séduire de futurs clients pour l’entreprise. Alors il a imaginé ce dîner conférence dans un restaurant parisien chic de la rue de l’Université. Les inconnus en costume-cravate sombres sont tous directeurs et chefs de projets informatiques dans de grands groupes (SNCF Réseau, Alliance, Faurecia…). « Ce sont des cibles de haut niveau. Je voulais donc un événement VIP, explique Gérard Dahan. Plutôt qu’un discours barbant sur l’informatique, j’ai pensé que faire intervenir Thierry sur l’optimisme allait leur sembler plus motivant. »

Lorsqu’il déploie ses talents d’orateur, Thierry Saussez captive la salle. Son discours est rôdé, il recycle les mêmes formules d’une interview à l’autre, d’un livre à l’autre, d’une conférence à l’autre. « La vie est belle à proportion qu’elle est féroce », « les pessimistes ont oublié que, sur la ligne de départ, on a tous été égaux », « l’optimisme est utile quand ça ne va pas. Mais entre nous, quand ça va, vous pouvez avoir des états d’âme » et cet exemple qui amuse beaucoup l’assistance : « “Indignez-vous !”, disait Stéphane Hessel, comme si se poser quelques instants devant la Bourse allait changer le cours du monde ! »

Une petite dizaine de conférenciers

Pour l’occasion, le communicant a accepté de se déplacer pour un « prix exceptionnel » et tenu secret. « En tout cas, bien en dessous des 4 000 à 5 000 euros que coûte habituellement ce type de prestation. » Pendant les deux journées du Festival des énergies positives – le nom du Printemps de l’optimisme en 2017 –, des formations seront proposées au tarif de 50 euros la session de deux heures et de 60 euros la session de trois heures.

Thierry Saussez précise que ce n’est pas « une foire » – ça ne fait pas chic – et qu’il ne va pas se recycler, à près de 70 ans, « en vendeur de stand au mètre carré ». Non, son Printemps, c’est un événement qui accueille 4 500 personnes, qui, « dans trois ans, aura l’ampleur de la Fête de la musique » et dont les parrains sont prestigieux : l’écrivain Alexandre Jardin, le chef Thierry Marx, le philosophe Frédéric Lenoir. « Je ne suis pas à la rue, je vous rassure, sourit Thierry Saussez, qui poursuit ses missions plus classiques de conseil en stratégie. L’optimisme est un engagement et la sincérité n’est pas incompatible avec l’habileté. » Il admet que le Printemps de l’optimisme, tenu chaque année au Conseil économique et social, est aussi « une vitrine pour potentialiser les interventions en entreprise ».

Car les entreprises s’arrachent les conférenciers qu’elles font intervenir pour clore un séminaire, animer une soirée corporate ou des ateliers en interne lors de petits déjeuners thématiques ou de learning lunches. Dans leurs catalogues, les agences spécialisées proposent de réserver paléontologues, chefs étoilés, philosophes, managers, sportifs, économistes… « Faites intervenir Charles Pépin, le philosophe de l’optimisme ! », offre une petite agence à grands renforts de points d’exclamation. Une petite dizaine de conférenciers professionnels se partagent le marché de l’optimisme, dont, parmi les plus demandés, Philippe Bloch, Philippe Gabilliet, Michel Poulaert (« le sosie de François Hollande, il est hilarant sur scène », décrit un de ses collègues) et Florence Servan-Schreiber. Certains ont fait des apparitions sur les scènes des TEDx, ces conférences venues des Etats-Unis dans lesquelles des spécialistes d’un domaine viennent partager leurs connaissances avec l’assemblée sur un mode très personnel. Tous sont membres de la ligue des optimistes de France, une association de promotion de la « pensée mentale positive ».

Philippe Gabilliet a contribué à sa création en 2010. Professeur de management à l’ESCP, une école de commerce, il rencontre à l’époque France Roque (ancienne directrice de la communication à L’Obs), Jean d’Ormesson et Erik Orsenna. « Je pensais que ça resterait confidentiel mais notre newsletter, La Lettre optimiste, a dépassé les 10 000 abonnés. A ce moment-là, on s’est dit qu’il fallait publier un livre. J’ai donc écrit Eloge de l’optimisme (Saint-Simon). » Le livre se vend à plus de 20 000 exemplaires et Philippe Gabilliet, conférencier professionnel depuis l’âge de 28 ans, se met à donner des interventions sur le sujet. Il en compte 80 par an : « La demande est venue du monde de l’entreprise pour animer des conventions d’entreprise, des réunions de distributeurs, etc. Ça permet de donner de l’oxygène. »

Avant un plan social

« C’est un petit milieu joyeux », s’enthousiasme Florence Servan-Schreiber, à la tête d’Essentia Conseils, son propre institut de formation. Depuis le succès de son livre 3 kifs par jour (Marabout ; 2014), elle enseigne la pensée positive aux décideurs et à leurs collaborateurs. « Mon métier est d’être professeure de bonheur, dit-elle. C’est un métier d’inspiration. » L’ancienne journaliste propose du coaching en ligne aux particuliers sur son site 3kifsacademie.com, pour « apprendre la psychologie positive, s’épanouir et kiffer ». Aux entreprises, elle propose des conférences et des ateliers – du désormais classique « Développer son optimisme » aux plus singuliers « Muscler sa gratitude » ou « Power patate, détecter ses superpouvoirs ».

Sa dernière trouvaille : La Fabrique à kifs, un spectacle mi-pièce de théâtre, mi-masterclass, destiné à être joué devant les entreprises. Ses clients, très divers – Canal +, Veuve Cliquot, Leroy Merlin, La Banque postale, Bulgari, Orange, Danone, Intermarché… – l’appellent généralement à la rescousse en période de remous. Avant un plan social, « parce qu’on anticipe que les gens seront traumatisés » ou après, pour « travailler avec les survivants qui veulent retrouver du positif ».

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