Illustration : Jérôme Meyer-Bisch pour CLES.

Flirter avec Achille

Chronique CLES
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J’ai un faible. Une faille, un truc, un talon dans la botte de mes secrets. C’est un amour clandestin qui ne se vit qu’en chambre. Impossible de se montrer ensemble.

L’étreinte est toujours rugueuse, pi­quante presque. A notre première rencontre, il était armé d’une tige pour se maintenir. Je me souviens de l’inconfort que me procurait son contact. Chaque assaut me transperçait. Mes plaintes répétées ont porté et il s’est adapté, lui aussi, à la modernité.

 

Aujourd’hui, il est scratchant. Colo­ré, diamétralement varié. Il sait répondre à mes envies d’onduler, de me détendre, de me parer, de m’oublier, de me serrer, de me lâcher, de jouer à être une autre, de rire et de décoller. Entre nous, le rituel est établi. D’abord, l’envie ; alors je l’avertis. Puis viens l’humidité des grands désirs. Il ne s’approche que lorsque je suis prête. Là commence notre chorégraphie.

Nos débuts insouciants me font encore sourire. Quelle maladresse et quel chaos ! J’ai cru que je l’aimais trapu, alors que c’est sa finesse qui me rend belle. J’ai cru que je l’aimais sauvage, alors que c’est sa méthode qui me révèle. Il a connu tellement de femmes avant moi que je comptais sur lui pour me montrer la voie. Mais plus malin que cela, il me laisse toujours le guider pour être certain de me combler.

Comme les meilleurs amants, il est ébouriffant. De mes racines à chacune de mes extrémités, autour de lui je viens fermement m’enrouler. Plus nous serons serrés, plus nous serons portés. Tout, dans ma tête, décolle. C’est un contact compact, précis, tiraillant et exigeant. Il m’arrive de crier : « Arrête, c’est trop fort », mais il sait que plus c’est fort, plus je lui en saurai gré.

Notre besogne achevée, commence une danse patiente et progressive. Une attente, cramponnés l’un à l’autre, comme une eau qui s’évapore. Chaque gouttelette de notre rencontre rejoint le ciel comme témoin de notre entente. Il ne bouge pas. Que j’aime sa persévérance ! De nous deux, je suis la plus impatiente. Il me tarde parfois, je l’avoue, de reprendre le cours de ma journée. De nous donner rendez-vous une autre fois : « S’il te plaît, pour cette fois, laisse-moi partir sans toi. » Seulement voilà, tant d’ardeur pour tout laisser tomber, quel gâchis de volupté ! Alors, nous allons parfois prendre le vent chaud ensemble. Toujours blottis, toujours serrés. Nos peaux se chauffent, écourtant cette attente, modelant ce qui, ensuite, nous attend.

Vient infailliblement l’heure de se décrocher. Rarement trop tôt, à mon goût. Mais je savoure sa présence directive, car dès que nous serons séparés, comme même les meilleurs amants, son souvenir s’estompera. Progressivement, jusqu’à disparaître sans laisser de traces m’assurant d’être encore aimée.

Et puis la prochaine fois que tout dans ma vie accélérera ou me désespérera, j’appellerai mon sauveur capillaire.

Car mon Achille à moi est un bigoudi.

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