Le Monde : « Koh Lanta » et sa précieuse ridicule

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Le Monde a recueilli mon avis pour écrire un article à propos de Julie, candidate sympathique de Koh Lanta. Leur intention était de décrire les « naïfs lumineux » pour démontrer qu’être quelqu’un de chouette était bien sympathique mais pas toujours utile. Comme si une victoire à quoi que ce soit démontrait l’utilité d’un individu …

J’ai beaucoup décrit les mécanismes du bonheur à sa journaliste et apprécié sa capacité à s’ouvrir à la psychologie positive. Car partie pour signer un article cynique sur les bienveillants, elle a finalement presque mesuré son propos. C’est toujours ça de gagné.

C’est fini. Les projecteurs sont éteints. Le vendre­di 9 décembre, après quatorze épisodes et presque trente heures d’émission, TF1 a diffusé le dernier acte de la 15e saison de « Koh-Lanta ». De ce jeu d’aventure où vingt candidats se sont affrontés pendant quarante jours sur une île déserte du Cambodge, on retiendra un personnage qui a suscité un nombre ­incalculable de discussions, à la machine à café ou sur les réseaux sociaux : Julie, une Perpignanaise de 38 ans. « Mais que fume-t-elle ? » « Est-elle vraiment comme ça dans la vie ? »

D’abord perçue comme lunaire, naïve, agaçante ou ridicule, cette jeune femme a ­finalement intrigué, amusé et ­séduit. Ingénue certes, mais si ­lumineuse ! Chantant toute la journée le répertoire des princesses Disney ou criant sa joie (terriblement communicative) d’avoir pêché un gros coquillage, Julie, qui ne souhaite pas que son nom apparaisse, a rayonné. Si bien qu’on a envie de comprendre d’où lui vient sa force. « Au bout du compte, elle est inspirante. On se demande ce qu’elle a bien pu manger et on en prendrait bien une cuillère nous aussi, juste pour essayer », assure la psychologue Florence Servan-Schreiber, coauteure de La Fabrique à kifs (Marabout, 288 pages, 16,90 euros).

FAIRE PARTAGER SON BONHEUR

Loin d’être une rêveuse hors-sol, la candidate de télé­réalité a bien conscience de sa ­capacité à faire partager son bonheur. « Les gens m’ont remerciée d’avoir égayé leurs vendredis soir. Ils ont perçu de l’humanité derrière mon caractère sincère. Le sourire, c’est très important pour rendre le quotidien plus sympathique et ensoleillé », nous dit-elle.

Avant de rejoindre son mari dans son cabinet dentaire, la jeune femme a d’ailleurs fait partie de l’association des Blouses roses à l’hôpital et travaillé une quinzaine d’années comme animatrice auprès de personnes âgées et d’adultes handicapés. Loin des caméras, peut-être ­retombera-t-elle, comme nombre de ses compagnons d’aventure, dans l’oubli. Mais en attendant, cette Julie a instillé une pointe de doute chez les horribles cyniques que nous sommes. N’a-t-elle pas raison, dans le fond ? Et tous ces candides, qu’on a pu tourner en dérision, n’ont-ils pas, eux aussi, un don pour voir la vie du bon côté ?

« Qu’il s’agisse d’une personne au QI peu élevé qui, comme certains trisomiques, est heureuse de nature, d’un individu immature qui voit les choses comme un enfant ou de quelqu’un qui a choisi de vivre l’instant présent sur un mode positif, la grandeur d’âme de ces gens étonne et interpelle », analyse la psychiatre Pascale Bouthillon-Heitzmann. La réaction du groupe face à de tels comportements est souvent la moquerie. « En France, nous avons une tradition intellectuelle très forte, il est beaucoup plus stylé d’être contre quelque chose. Commencer sa phrase par oui, mais, c’est la preuve d’un ­début de réflexion », explique ­Florence Servan-Schreiber.

BENÊT, NUNUCHE, GODICHE

Le langage offre une multitude de mots pour nommer cet­te différence. Les employer, c’est déjà choisir son camp. D’un côté, des adjectifs comme « simple », « naïf », « niais », « nigaud », « nunuche », « ingénu », « benêt », ­ « godiche », « lunaire ». Et de l’autre – la liste est plus courte –, « spontané », « frais », « solaire », « bon » ou « confiant ». Julie, elle, préfère se voir en « femme-enfant ».

Parmi ces mots, il y en a un, « optimiste », qui se pose sur le fil, avec un certain équilibre ­sémantique. Il existe d’ailleurs une Ligue des optimistes des plus sérieuses. Outre les quelque dix mille abonnés à sa newsletter hebdomadaire, cette organisation compte parmi ses adhérents Erik Orsenna, Eric-Emmanuel Schmitt, Jean d’Ormesson ou Matthieu Ricard. Autant de figures auxquelles il est difficile de faire un procès en naïveté. Pourtant, les optimistes assumés sont habitués à devoir se défendre.

« Sans candeur et sans naïveté, donc en toute lucidité, est-ce qu’on tomberait amoureux ? » interroge Philippe Gabilliet, porte-parole de la Ligue des optimistes de France et professeur à l’école de commerce ESCP Europe. « Si on veut faire de grandes choses, il faut prendre le risque de la naïveté et accepter de baisser la garde intellectuellement. » Comme un défi, il ajoute : « Essayez donc de changer le monde avec le pessimisme ! » Selon lui, l’optimisme, quand il n’est pas passif, permet de déplacer des montagnes – le dalaï-lama, sœur Emmanuelle, l’abbé Pierre ou Gandhi l’ont montré. Pourtant, si ces grands sages ont pu émerger, c’est aussi grâce à leur charisme exceptionnel.

« Certes, elle peut agacer, mais une Julie dans une équipe, ça crée un groupe uni, fort et harmonieux », Corinne Vaillant, réa­lisatrice de « Koh-Lanta »

Elle fait du bien aux gens », De tels cas restent rares. Car les grands optimistes, candides heureux et autres ingénus ­lumineux, ne parviennent pas à éclairer les hautes sphères de la société. Vous en trouverez difficilement à la direction générale d’un grand groupe, dans la ­finance ou parmi les candidats à une élection présidentielle. Et pour cause : ce ne sont pas des conquérants. « Ils n’ont pas les dents aussi longues que les autres et ils ont souvent des failles. Ces personnalités fragiles peuvent ­facilement être blessées par la vie, par les autres », estime Pascale Bouthillon-Heitzmann. Ce qui ne les empêche pas d’être fédérateurs. « Certes, elle peut agacer, mais une Julie dans une équipe, ça crée un groupe uni, fort et harmonieux. Elle fait du bien aux gens », estime Corinne Vaillant, réa­lisatrice de « Koh-Lanta », chez ­Adventure Line Productions.

Et si, finalement, il y avait dans ce personnage de télé­réalité une forme d’élévation ? « Elle chante tout le temps, elle sourit, elle égaie son entourage : il y a de l’Amélie Poulain et de la Mary Poppins chez elle. Elle s’inscrit dans la lignée de ces héroïnes féminines qui sont un peu des magiciennes du quotidien », analyse Jolanta Bak, directrice du cabinet de ­conseil en stratégie Amarcord. Les candides, des héros qui s’ignorent : voilà en tout cas une bonne raison de ne pas être cynique.

Publié le 14 décembre 2016

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One Response to “Le Monde : « Koh Lanta » et sa précieuse ridicule”

  • Pascaline dit :

    Bravo et Merci pour ce bel article! Il va (un peu) à contre courant des propos habituels mais la résistance a du bon ! Et même s’il n’est pas toujours facile de pratiquer « l’écologie personnelle », c’est pourtant ce qui contribue le mieux à notre bonheur 😉 !

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